On traite ses tomates au cuivre depuis des années, et un jour on tombe sur un titre alarmiste : « bouillie bordelaise interdite ». Le réflexe, c’est de vérifier si le sachet bleu qu’on a dans le garage est devenu illégal.
La réponse courte : la bouillie bordelaise n’est pas interdite en France pour les particuliers. Ce qui change, c’est le cadre réglementaire autour du cuivre et la disparition progressive de certains produits commerciaux précis. Décortiquer ce qui se passe vraiment évite de paniquer ou, à l’inverse, de traiter sans précaution.
Retrait de produits AMM : ce qui disparaît vraiment des rayons jardinerie
Le malentendu vient souvent de la confusion entre une substance active (le cuivre) et les produits commerciaux qui la contiennent. L’ANSES ne prononce pas une interdiction globale de la bouillie bordelaise. Elle réévalue au cas par cas les autorisations de mise sur le marché (AMM) de chaque référence vendue.
Quand un fabricant ne fournit pas les données toxicologiques ou écotoxicologiques demandées lors du renouvellement, son produit perd son AMM. Il est alors retiré de la vente. C’est ce mécanisme qui fait disparaître certaines marques grand public des rayons jardinerie, sans que le principe actif lui-même soit banni.
Concrètement, si votre sachet habituel n’est plus disponible, ce n’est pas parce que le cuivre est devenu illégal. C’est parce que ce produit commercial précis a perdu son autorisation. Un autre conditionnement, reformulé et ré-homologué, peut tout à fait le remplacer sur l’étagère d’à côté.

Règlement européen sur le cuivre : la dose qui baisse et ses conséquences au jardin
Le vrai changement structurel vient de l’Europe. Le règlement 2025/1489 a prorogé l’approbation du cuivre comme substance active jusqu’au 31 décembre 2029, mais en abaissant la dose maximale autorisée. On passe de 6 à 4 kg de cuivre par hectare et par an.
Ce plafond vise d’abord l’agriculture professionnelle (viticulture, arboriculture, maraîchage bio). Pour un particulier qui traite quelques pieds de tomates et un pêcher, on est très loin de ces volumes. La contrainte directe sur un jardin de quelques dizaines de mètres carrés reste théorique.
L’effet indirect sur les produits jardin amateur
L’abaissement de la dose européenne force les fabricants à reformuler leurs produits. Les concentrations changent, les étiquettes sont mises à jour, et certains conditionnements « ancienne formule » sont simplement retirés le temps de la re-homologation. C’est cette mécanique administrative qui alimente les rumeurs d’interdiction.
Les retours varient sur ce point : certains jardiniers ne trouvent plus leur marque habituelle et concluent à une interdiction, alors que le produit est en cours de ré-enregistrement auprès de l’ANSES.
Bouillie bordelaise au jardin : ce qu’on peut encore faire légalement
En tant que particulier, on a le droit d’acheter et d’utiliser tout produit à base de cuivre disposant d’une AMM valide et portant la mention « emploi autorisé dans les jardins » (EAJ). Voici les points de vigilance concrets :
- Vérifier sur l’emballage la présence du numéro AMM et de la mention EAJ. Un produit sans ces indications ne doit pas être utilisé au jardin, quelle que soit sa composition.
- Respecter les doses inscrites sur l’étiquette. Avec la reformulation en cours, les dosages ont pu changer par rapport à ce qu’on faisait les années précédentes.
- Ne pas traiter à proximité immédiate d’un cours d’eau ou d’un fossé. Le cuivre reste classé toxique pour les milieux aquatiques, et certains arrêtés préfectoraux imposent des distances de non-traitement.
- Limiter les applications au strict nécessaire. Le cuivre s’accumule dans le sol et ne se dégrade pas. Chaque passage laisse une trace durable.
Un produit avec AMM valide et mention EAJ reste parfaitement légal pour un particulier. Ni les décisions récentes de l’ANSES, ni le règlement européen ne changent cette règle de base.

Accumulation du cuivre dans le sol : le vrai problème de fond
Le débat réglementaire masque parfois la question de terrain la plus concrète. Le cuivre est un métal. Il ne disparaît pas après application. Chaque traitement en ajoute une couche dans les premiers centimètres de terre.
Sur un potager cultivé depuis des années avec des traitements cupriques réguliers, les concentrations peuvent devenir problématiques pour la vie du sol. Les vers de terre, les champignons mycorhiziens et une partie de la microfaune sont sensibles à l’excès de cuivre. On ne voit pas le dégât immédiatement, mais un sol surchargé en cuivre perd progressivement sa fertilité biologique.
C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle de nombreux jardiniers expérimentés réduisent volontairement leurs traitements, indépendamment de toute obligation légale. La question n’est pas « ai-je le droit ? », mais « est-ce que mon sol le supporte encore ? ».
Alternatives au cuivre : pistes concrètes pour réduire les traitements
Abandonner totalement le cuivre du jour au lendemain sur un verger sensible au mildiou ou à la tavelure n’est pas réaliste. On peut en revanche réduire la fréquence et la dose en combinant plusieurs leviers :
- Choisir des variétés résistantes ou tolérantes aux maladies fongiques. Sur tomate, les variétés à petits fruits ou certaines lignées anciennes supportent mieux la pression mildiou.
- Espacer les plants pour favoriser la circulation d’air et limiter l’humidité foliaire, premier facteur de développement des champignons.
- Utiliser des préparations à base de bicarbonate de soude ou de petit-lait en traitement préventif léger, en complément (et non en remplacement total) du cuivre.
- Pailler correctement pour éviter les éclaboussures de terre sur le feuillage, vecteur classique de contamination fongique.
Aucune de ces méthodes ne remplace à elle seule l’efficacité du cuivre sur une attaque déclarée. La stratégie la plus réaliste combine prévention culturale et cuivre en dernier recours, à dose minimale.
La bouillie bordelaise reste un outil disponible pour les jardiniers particuliers, à condition d’utiliser un produit correctement homologué. Ce qui évolue, c’est le nombre de références commerciales sur le marché et la dose de cuivre autorisée au niveau européen. Plutôt que de chercher à stocker des sachets « au cas où », le réflexe utile est de repenser ses pratiques pour traiter moins souvent et mieux cibler chaque application.

